Conseils pratiques Droit du travail

Pourquoi je refuse certains dossiers (et ce que ça dit sur mon métier)

Sofiane Coly Sofiane Coly
28 mars 2026 5 min de lecture
Pourquoi je refuse certains dossiers (et ce que ça dit sur mon métier)

On ne parle jamais des dossiers qu’on refuse. Dans un métier où le chiffre d’affaires dépend directement du nombre de clients, refuser un dossier semble contre-intuitif, voire irresponsable. Et pourtant, c’est une des décisions les plus importantes que je prends régulièrement. Parce que accepter un mauvais dossier, c’est comme monter dans un avion sans ailes : on sait comment ça finit.

Je voudrais vous parler de ces refus. Pas pour me donner le beau rôle, mais parce que ce sujet en dit long sur les réalités de l’exercice du droit social côté employeur. Et parce que comprendre pourquoi un avocat dit non peut aider un dirigeant à mieux préparer ses dossiers.

Le dossier où l’employeur veut que je mente

Ça arrive plus souvent qu’on ne le croit. Un dirigeant m’appelle, m’expose une situation, et à un moment de la conversation, je comprends qu’il me demande de construire une version des faits qui ne correspond pas à la réalité. Pas toujours de manière grossière. Parfois, c’est subtil : un recadrage de la chronologie, une omission « stratégique », une reformulation qui transforme un licenciement discriminatoire en licenciement économique.

Il y a quelques années, un patron de restaurant m’a contacté. Il voulait licencier une serveuse qui venait de lui annoncer sa grossesse. Il ne le formulait évidemment pas comme ça. Il parlait de « restructuration », de « suppression de poste ». Mais en creusant, le poste existait depuis quinze ans, l’activité n’avait pas baissé, et la décision avait été prise le lendemain de l’annonce.

Je lui ai dit non. Pas parce que je suis un saint. Mais parce que ma crédibilité devant les juges est mon capital le plus précieux. Le jour où un conseiller prud’homal doute de ma parole, ma carrière est finie.

La déontologie, ce n’est pas qu’un beau mot dans le règlement intérieur du barreau. C’est une condition de survie professionnelle. Un avocat qui accepte de travestir la réalité perd bien plus qu’un dossier : il perd sa réputation.

Le client qui ne veut pas écouter

C’est mon deuxième motif de refus, et probablement le plus fréquent. Le dirigeant qui a déjà décidé de la stratégie et qui cherche un avocat pour l’exécuter, pas pour le conseiller. Celui qui vous dit : « Je veux aller aux prud’hommes, je vais leur montrer », alors que toutes les chances sont contre lui et qu’une transaction serait dix fois plus intelligente.

Je me souviens d’un DG qui voulait absolument contester un avis d’inaptitude. Le médecin du travail avait déclaré un salarié inapte à son poste après un burn-out sévère. Les éléments médicaux étaient sans ambiguïté. Mais le DG était convaincu que le salarié simulait. Il voulait que je conteste devant le conseil de prud’hommes la décision du médecin du travail.

Je lui ai expliqué les chances réelles de succès, le coût de la procédure, le risque réputationnel. Il n’a rien voulu entendre. J’ai refusé le dossier. Il a trouvé un autre avocat. Il a perdu. Et il a payé le double de ce que lui aurait coûté un licenciement pour inaptitude proprement géré.

Un avocat n’est pas un mercenaire. Si le client refuse d’entendre un avis contraire au sien, la collaboration est vouée à l’échec. Et c’est l’avocat qui en portera la responsabilité quand le résultat sera mauvais.

Le dossier qui dépasse mes compétences

Celui-là, peu d’avocats en parlent. L’ego professionnel est un poison silencieux. On se dit qu’on va « monter en compétences », qu’on va « apprendre en faisant ». Mais le client, lui, n’est pas un terrain d’entraînement. Il a un problème réel qui nécessite une expertise réelle.

Il m’arrive de recevoir des demandes en droit pénal du travail pur, en droit de l’environnement appliqué aux conditions de travail, ou en droit international du travail. Ce sont des spécialités que je ne maîtrise pas suffisamment pour garantir un service de qualité. Alors je redirige. Je recommande des confrères spécialisés. Et je perds des honoraires.

Mais paradoxalement, ces refus m’ont rapporté plus que ce qu’ils m’ont coûté. Les clients que j’ai redirigés reviennent toujours pour les sujets qui relèvent de mon périmètre. Et les confrères à qui j’ai envoyé des dossiers me renvoient l’ascenseur. L’honnêteté intellectuelle est le meilleur investissement commercial qu’un avocat puisse faire.

Le conflit d’intérêts invisible

Il y a les conflits d’intérêts évidents : défendre deux parties adverses dans le même litige. Et puis il y a les conflits subtils, ceux que personne ne verrait sauf vous. Un ancien client qui a un lien avec le nouveau. Un partenaire d’affaires de votre propre cabinet impliqué dans le dossier. Une connaissance personnelle parmi les parties.

J’ai refusé un dossier très rémunérateur l’an dernier parce que l’entreprise adverse était un ancien client avec lequel j’avais partagé des informations confidentielles sur sa politique RH. Aucune obligation légale stricte ne m’empêchait d’accepter, le dossier concernait un sujet différent. Mais ma conscience professionnelle, elle, disait non.

Le client potentiel n’a pas compris. Il a probablement pensé que je manquais de motivation commerciale. Tant pis. Je préfère dormir tranquille.

Ce que ces refus disent de notre métier

Refuser un dossier, c’est affirmer que notre métier n’est pas du commerce pur. C’est rappeler que l’avocat est un auxiliaire de justice, pas un prestataire de services comme les autres. C’est poser des limites dans un monde qui pousse à n’en avoir aucune.

Je ne prétends pas être meilleur que les autres. Je connais des confrères excellents qui ont des seuils de tolérance différents des miens. Mais ce que je sais, c’est que chaque refus m’a renforcé dans ma pratique. Chaque « non » a affiné ma vision de ce que je veux être comme avocat. Et chaque client que j’ai perdu en refusant a été remplacé par un client qui me fait confiance précisément parce qu’il sait que je sais dire non.

Aux dirigeants qui me lisent : si votre avocat ne vous a jamais dit non, inquiétez-vous. Ça veut peut-être dire qu’il dit oui à tout le monde. Et un avocat qui dit oui à tout le monde ne défend vraiment personne.

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